II

 

La pâle lumière du matin éclairait à peine l’enfilade des fenêtres entre lesquelles nous étions couchés, et Dieu sait avec quel bonheur nous dormions, quand la maudite cloche se mit à tinter.

Oh ! misère, il était cinq heures, il fallait déjà se lever.

Je n’ai jamais eu d’ennui pareil, et depuis trente-sept ans je crois toujours entendre cette cloche du père Van den Berg ; ses sons clairs, aigres me reviennent. Je vois les camarades qui se réveillent, qui se frottent les yeux, qui bâillent, et puis lentement, lentement, s’asseyent sur leur lit, tirent la boîte à cirage et les brosses de la table de nuit et se mettent à cirer leurs souliers ; je nous vois tous ensuite réunis au lavoir, en train de nous barboter la figure dans le grand lavabo de zinc, et puis descendre à la salle d’étude, où M. Wolframm passe l’inspection des mains et des chaussures avant de dire la prière.

Cette vieille salle, mal pavée, avec ses tables déchiquetées par dix générations d’élèves, ses pupitres, son maître d’étude dans sa chaire, sous le quinquet fumeux, les plumes qui grincent, les vieux dictionnaires qu’on feuillette du pouce, les thèmes, les versions que l’on bâcle, tout est là... J’en frémis, oui, j’en ai la chair de poule !

Et dire qu’il se trouve des êtres assez dépourvus de bon sens pour soutenir que c’est le plus beau temps de la vie !

Au bout de deux heures de cet ennui mortel, voilà que la cloche recommence ; les pupitres se referment avec vacarme, on court au réfectoire, où Canard et Miston vous distribuent de gros morceaux de pain pour déjeuner. Ceux qui sont de bonne famille, que M. Canard connaît, ont tous les croûtons ; les autres, pauvres diables dont les parents n’ont glissé qu’une petite pièce de quarante sous à M. Canard, auront la mie toute l’année. Et les fils de famille recevront en outre, de la maison, des jambons, des cervelas, des pots de confiture et de compote, dont ils n’offriront jamais rien à leurs camarades.

Ça, c’est la première leçon et la meilleure du collège ; ce n’est pas du grec ni du latin, c’est du bon français : Pour mériter la considération de M. Canard et des camarades, il faut être riche. C’est là que se révèle le sens du positif ; c’est là que les goinfres commencent à se croire supérieurs aux autres, qui ne reçoivent rien de chez eux, car naturellement ceux qui se nourrissent de bonnes choses sont d’une essence supérieure !... Et c’est aussi là que le pauvre diable commence à se recueillir en lui-même, à réfléchir sur ce qui se passe, à s’indigner en silence.

Oui, c’est le commencement de tout le reste, le point de départ de l’amour et de la concorde qui règnent entre nous.

Les caractères bas se montrent dès ces premiers temps. Ceux-là, pauvres de chez eux, n’en aiment pas moins le jambon et les confitures ; ils tournent autour des riches, ils leur sourient, ils se font leurs complaisants ; et les autres, quelquefois, étant bien repus, leur laissent nettoyer le fond d’un petit pot, ou grignoter le bout d’un cervelas. Ainsi s’établit l’alliance du gros bourgeois et du futur homme d’affaires.

L’enfant voit tout, il devine tout ; je comprenais ma position, n’étant pas riche, et j’étais résolu à ne pas me laisser abattre ni dominer.

Nous étions quinze en classe, des Allemands et des Français ; des grands et de tout petits ; des garçons sachant depuis longtemps quelle carrière ils voulaient embrasser, et d’autres qui ne savaient pas même ce que c’est qu’une carrière.

Je les ai tous les quinze sous les yeux, assis à leur place, au fond de notre petite chambre, blanchie à la chaux. D’abord le grand Zillinger, fils d’un garde général bavarois, avec ses manches courtes, sa figure longue, son front carré, ses mâchoires serrées ; il est venu pour apprendre le latin, il ne veut pas manger l’argent de son père, et se plaindra bientôt de ne pas recevoir sa ration de latin régulièrement, à cause des petits qui retardent la classe ; on ne doit s’occuper que de lui, son père a payé d’avance ! Ensuite le gros Steinbrenner, fils d’un brasseur de Landau, qui veut aussi son compte, et, n’étant encore qu’en sixième, calcule déjà ce que lui coûteront les droits d’examen, lorsqu’il sera reçu bachelier. Puis les deux frères Bloum, les fils d’un papetier du Palatinat qui vont consommer du latin en conscience, mais sans vouloir s’en donner une indigestion, attendu que c’est du luxe pour eux, et qu’ils se destinent au commerce. Le grand Geoffroy, de Sarrebourg, n’en veut prendre qu’à son aise ; les Poitevin et les Vaugiro en ont assez dès la première séance... Les externes, les fils des vieux soldats retraités et des petits bourgeois de la ville essayeront d’abord de tout enlever à la baïonnette, ils seront à l’avant-garde le premier mois ; mais ensuite, comme les grands Allemands avanceront toujours en bon ordre, et que M. Gradus n’aura d’encouragements que pour les riches, gare au deuxième semestre ; les pauvres externes se décourageront, ils ne travailleront plus que tout juste pour éviter les pensums.

Oh ! braves camarades : Moreau, Desplanches, Engelhard, Chassard, comme je vous vois là, calmes, impassibles sous le feu roulant des mauvaises plaisanteries du professeur Gradus, qui vous appelle cagnards, malgré vos efforts, et vous relègue au bout de la classe, en établissant même une ligne de démarcation entre vous et les autres. Avec quel air de dédain vous le regardez, pendant qu’il va, vient, le nez en l’air, essuyant les verres de ses lunettes, riant et faisant l’homme d’importance, parce qu’il est bachelier !

Oui, tout cela je le vois, j’y suis !... Et puis j’entends l’éternelle rengaine latine qui recommence... Il y a de quoi vous endormir encore au bout de trente ans.

Moi, dans mon petit coin, je regardais, et je pensais à ne pas me laisser enterrer par les Allemands ; j’avais de l’avance sur eux en commençant, à cause des leçons de M. le curé Hugues ; mais ils étaient si grands, si âpres au travail, que chaque jour ils gagnaient du terrain, avalant de la nomenclature, des verbes, des adverbes, du rudiment avec une conscience terrible ; leurs parents ne pouvaient pas se plaindre d’eux, ils gagnaient bien leur argent !

Mais quelle triste méthode d’enseignement, quelle sécheresse, quelle aridité !... Au lieu de commencer par des lectures faciles, que le professeur expliquerait lui-même à ses élèves, dont il leur donnerait le sens d’abord et dont il analyserait ensuite les mots et les phrases, forcer des enfants pendant quatre grandes années, avant la rhétorique, à réciter des kyrielles de mots et de règles abstraites, n’y a-t-il pas de quoi stupéfier l’espèce humaine ? Est-ce que, dès le premier jour, un homme raisonnable, après avoir fait réciter les leçons quelques minutes, n’aurait pas dû passer aux devoirs et dire, par exemple :

« Mes amis, je viens de regarder vos versions ; elles sont bien mauvaises, parce que vous ne savez pas vous y prendre ; vous traduisez un mot après l’autre ; et cela ne peut pas réussir. Pour faire une bonne version, il faut d’abord voir celui qui parle ; un soldat, un paysan, un savant parlent tout autrement sur le même sujet, parce qu’ils ont d’autres idées ; et, quand on se rend compte de la personne qui parle, on prévoit ce qu’elle va dire.

» Ensuite, il faut tâcher de découvrir le sujet, la question dont il s’agit, parce que celui qui ne s’inquiète pas de la question traduit au hasard et risque de faire des contresens énormes.

» Eh bien ! ces deux choses ne se découvrent pas dans la première phrase ni dans la seconde ; elles se découvrent dans toute la page. Il faut donc commencer par lire le latin d’un bout à l’autre, en cherchant au dictionnaire les mots qu’on ne connaît pas encore ; et puis, seulement après avoir saisi de son mieux le sens général de la version, on commence à traduire chaque phrase séparément, et ces phrases doivent se rapporter à l’ensemble. »

Il me semble qu’un véritable professeur aurait dû parler de la sorte à des enfants, et que cette méthode de s’attacher au sens général, plutôt qu’à chaque mot en particulier, aurait été plus simple et même plus scientifique. Mais hélas ! voici un spécimen des règles que M. Gradus nous donnait pour traduire le latin :

– Cherchez le sujet, le verbe et l’attribut, et puis faites votre construction. Le sujet répond à la question qu’est-ce qui ? Le régime direct répond à la question qui ou quoi ? Le sujet est au nominatif, le régime direct à l’accusatif. Les verbes actifs et les verbes déponents ont des régimes directs ; les verbes passifs n’en ont pas.

Est-ce qu’un enfant peut comprendre cela ? « Le sujet est au nominatif et le régime direct à l’accusatif ! » Voilà de belles raisons pour développer le jugement de la jeunesse ; avec des raisons pareilles, les plus grands imbéciles peuvent se passer de réfléchir et de raisonner ! un um à la place d’un us, un is à la place d’un ibus font toute leur science ! Mais pourquoi un us plutôt qu’un um, un ibus plutôt qu’un is ? Pourquoi ? Pourquoi ?... C’est ce qu’il faudrait expliquer !

J’en reviens à mon histoire, car à quoi bon raisonner avec des gens qui ne veulent pas entendre ? Ne faut-il pas, pour le bon ordre, que nos enfants fassent d’abord leurs sept ou huit ans de prison dans un collège, pour s’y façonner à la servitude du corps et de l’esprit ? Qu’est-ce que deviendrait le monde, si ces enfants, devenus des hommes, entraient dans la vie avec le sentiment de la justice et de la liberté ? Ce serait l’abomination de la désolation prédite par les prophètes. Ah ! Bonaparte savait bien ce qu’il faisait, en rétablissant dans notre Université les méthodes inventées par les jésuites !

Qu’on se figure l’ennui, le dégoût des enfants aux prises avec un enseignement pareil.

Dans cette position désolante, je fis la connaissance d’un camarade, Charles Hoffman surnommé Goberlot, le fils du plus riche banquier de Sâarstadt. Son père, homme très dévot, l’ayant surpris à lire Tartuffe, l’avait fait enfermer au collège, pour le punir de ce grand crime.

Goberlot partageait toutes mes idées, et dès ce temps, au milieu de nos misères, nous commencions à nous inquiéter du bon Dieu, et à nous demander comment il pouvait se faire que, sachant tout d’avance, il nous avait envoyés dans un collège où l’ennui nous portait à maudire tout le monde, et par suite à nous faire damner, chose contraire à sa justice. Oui, voilà ce qui nous étonnait !

Tous les jours de promenade, les jeudis et les dimanches, Goberlot et moi nous avions de longues conversations sur ce chapitre ; je lui demandais :

– Pourquoi M. Gradus est-il si bête, et Canard si injuste ? Pourquoi M. Laperche, le professeur de quatrième, est-il si grave, puisque tout le monde dit qu’il n’a pas quatre idées dans la tête ? Pourquoi M. Perrot, le professeur de rhétorique, doué d’un plus grand savoir, est-il boiteux et fort laid ? Pourquoi souffrons-nous de la sottise des autres, nous qui ne pouvons pas résister ? Cela me paraît contraire à la justice du bon Dieu.

Et Goberlot me répondait :

– C’est pour notre salut ! Si tous ces êtres n’étaient pas si injustes, nous n’aurions aucun mérite, et nous ne gagnerions jamais le Paradis ; le bon Dieu veut nous faire gagner le Paradis.

– Et les professeurs, il ne veut donc pas leur faire gagner le Paradis, Goberlot ? Il veut qu’ils aillent en enfer !

– Ah ! je ne sais pas... Peut-être bien, puisqu’il est juste.

Ces jours-là nous traversions la ville en rang, deux à deux, sous la surveillance du maître d’étude, M. Wolframm, et nous sortions tantôt par la porte des Vosges, tantôt par celle de France ; mais le temps était déjà gris, pluvieux en cette saison de l’année, et les promenades ne pouvaient aller loin, sans s’exposer aux averses d’automne.

À peine sur les glacis, tous les yeux des nouveaux se tournaient vers les cimes lointaines des montagnes.

– Vois-tu là-bas, disait l’un, cette petite chapelle blanche sur une roche, au milieu des sapins ? C’est Dâbo ; c’est là que nous demeurons.

Et l’autre :

– Vois-tu l’Altenberg, entre ces deux montagnes ? Derrière est Richepierre.

Oh ! que votre cœur galopait en ce moment, et comme on se représentait bien le village, la vieille maison, les bons parents !... Comme on aurait pleuré, sans la crainte d’exciter le rire des camarades ! Et l’on continuait tristement son chemin jusqu’à la lisière des bois ; plus de verdure, plus d’oiseaux : le silence, les grands arbres levant leurs branches dépouillées à perte de vue, les sentiers couverts de feuilles mortes.

L’hiver, l’hiver approche ; les nuages gris se plient et se déplient lentement ; quelques gouttes commencent à tomber, il faut retourner en ville. On arrive tout essoufflés sur le seuil de la vieille capucinière ; et le père Van den Berg cherche sa clef, pendant qu’on crie dehors : « Ouvrez ! ouvrez !... » en tapant à la porte, et que l’averse commence. Enfin il arrive, il ouvre, et l’on se précipite sous la voûte, trempés comme des canards. Voilà nos promenades d’automne.

Et puis, au bout de six semaines, l’hiver est là. Dans une seule nuit, tout est devenu blanc : les toits, les cours, les maisons, les remparts, la montagne et la plaine, aussi loin que peut s’étendre la vue.

Dieu du ciel, quelle existence ! La neige qui tombe, et tombe toujours, le vent qui souffle, les girouettes qui crient, les grands corridors humides et pleins de boue !... Ah ! quelle différence avec les bons hivers de la maison, au coin du feu, – le bonnet sur les oreilles, les pieds bien secs, – où la bonne mère vous disait :

– Ne sors pas, Jean-Paul, tu pourrais attraper un rhume, tu pourrais avoir des engelures !

Ah ! Canard, Miston et le père Dominique se moquaient bien de nos engelures ; ils se moquaient bien du fils d’un petit notaire de village, qui ne donne que quarante sous aux domestiques !

C’est là qu’on prenait des leçons de philosophie pratique et de physique expérimentale. Pas de feu dans le dortoir ; les grandes fenêtres, couvertes de givre depuis novembre jusqu’à la fin de février, laissent passer la bise ; impossible de s’endormir à cause du froid ; on se recroqueville dans la petite couchette, la couverture sur la tête, les pieds dans les mains ; enfin, à force de sommeil, et le lit s’étant un peu réchauffé, on s’endort.

Mais la cloche du père Van den Berg vous réveille. Oh ! misère, misère !... Je ne crois pas qu’il y ait rien de pire pour un enfant qui dort si bien, que d’être réveillé avant le jour, dans une salle immense où tout gèle, où passent des courants d’air glacé, et d’être forcé de s’habiller, de cirer ses souliers, de casser la glace du lavabo pour se laver ; et tout grelottant, mal essuyé, à cause de l’onglée et des engelures qui vous gercent les mains, de descendre ces grands escaliers froids, espérant au moins pouvoir se réchauffer à la salle d’étude, et de trouver là les grands, déjà barbus, qui forment cercle autour du poêle, se serrant, riant entre eux, et dont pas un n’a le bon cœur de vous faire place et de vous dire : « Avance, petit, sèche-toi, chauffe-toi ! »

Non, pas un seul. Pauvre nature humaine, que tu es loin de la perfection, et qu’on a besoin de te bonifier ! Malheureusement personne ne s’occupe de cela dans nos collèges ; le grec et le latin prennent tout le temps des professeurs. Un petit cours de morale et d’humanité trouverait pourtant bien là sa place ; mais la grande affaire est de bâcler des bacheliers, qui deviendront ensuite ce qu’ils pourront.

Enfin, quand le maître d’étude était arrivé, quand il était installé dans sa chaire, et qu’il bâillait lui-même comme un malheureux, était-il possible qu’un enfant eût l’envie d’étudier, alors qu’il dormait les yeux ouverts ?

Non, je l’ai moi-même éprouvé bien des fois, la bonne volonté ne suffit pas, il faut encore le pouvoir. Les enfants ont besoin de dormir plus que les grandes personnes ; qu’on fasse lever les grands, soit, mais qu’on donne aux petits au moins une heure de sommeil en plus ; c’est le bon sens qui l’indique.

– Vous ne savez pas votre leçon, monsieur Nablot, vous avez dormi à l’étude ; vous serez privé de sortie jeudi prochain, et vous copierez vingt fois le verbe dormir !

Pourquoi pas cent fois, imbécile ? Dire à un enfant, parce qu’il ne sait pas sa leçon : « Tu recommenceras vingt fois la même corvée, comme un cheval aveugle qui tourne sa meule ! » n’est-ce pas vouloir l’abrutir à toute force ? Je le demande aux gens raisonnables.

Voilà pourtant les punitions qu’on infligeait de mon temps au collège.

Après cela, les jeudis et les dimanches matin, nous avions, sous forme de récréation, l’explication des mystères de notre sainte religion catholique, apostolique et romaine.

En sortant de l’instruction religieuse, on avait la permission de courir dans les corridors ; puis au bout d’une heure on dînait. Un des grands, dans la chaire du réfectoire, nous lisait à haute voix les voyages des pères Jésuites en Chine, ou d’autres histoires semblables, qu’il fallait écouter avec recueillement, car, le repas fini, M. le Principal interrogeait toujours quelques élèves sur ce qu’on venait de lire, et, faute de pouvoir répondre, vous étiez privé de vin au dîner suivant.

Il est possible que je me trompe ; mais, en réfléchissant depuis à ces lectures, j’ai toujours pensé qu’on les avait établies pour empêcher les élèves de faire attention à la mauvaise nourriture et à l’eau rougie qu’on nous servait au collège. Oui cela me semble le plus clair du profit qu’on pouvait en tirer.

Pendant les grands froids, M. Rufin, après avoir soupé, faisait venir dans sa chambre bien chaude quelques-uns des petits : les Poitevin, les Vaugiro, les Henriot, tous fils de gens bien posés et recommandés particulièrement. Mais mon pauvre ami Goberlot et moi nous restions dans le corridor ; on ne nous invitait pas et pourtant nous étions aussi jeunes et nous avions aussi froid que les autres.

Enfin, nous n’en sommes pas morts tout de même ; au contraire, après les cinq ou six premières grandes gelées, ayant supporté la chose en battant de la semelle et soufflant dans nos mains courageusement, nous étions devenus tout rouges et hardis ; et quand il y avait bataille de pelotes de neige avec les externes, c’est nous qu’ils craignaient le plus, car nous seuls, lorsqu’ils fonçaient sur les internes, nous soutenions la charge, en criant aux autres qui se sauvaient :

– En avant !... en avant !

À la maison, malgré tous les bons soins de ma mère, j’avais toujours eu des rhumes ; mais, depuis cet hiver, je n’ai plus su ce que c’était qu’un rhume ; encore aujourd’hui, quand je tousse pour essayer mon creux, les vitres en tremblent.

– Hum !... hum !... Ça va bien... ça va très bien !...

Tout est affaire d’habitude. La seule chose à laquelle je n’ai jamais pu m’habituer, c’est l’injustice.

Les mois de janvier, février et mars se passèrent ainsi. Les conjugaisons, les déclinaisons, les règles du rudiment allaient leur train en classe, les non-sens et les contresens aussi dans les versions, agréablement entremêlés de barbarismes et de solécismes dans les thèmes.

Et les beaux jours revenaient ! La neige fondait ; de tous les côtés, pendant les longues heures d’étude, nous entendions les tas de neige glisser et tomber du haut des toits dans la cour, comme des coups de tonnerre. On balayait la neige fondante en grands tas boueux, le long des murs ; le froid se dissipait, le soleil, le beau soleil pénétrait dans tous les recoins, et l’on sentait cette bonne chaleur éloigner tout doucement l’humidité du dortoir.

On voyait d’en haut les arbres du rempart, les grands tilleuls se couvrir de verdure tendre, où bientôt allaient bourdonner les hannetons ; et les moineaux, aussi piteux que nous en hiver et voltigeant jusqu’à nos pieds dans la neige, pour saisir une mie de pain, les pauvres moineaux se remettaient à crier, à s’agacer, à se poursuivre.

Enfin, c’était le printemps ; tout le monde, Canard lui-même, vous paraissait moins laid ; on se regardait comme attendris ; et les vacances de Pâques approchaient !

On composait deux fois par semaine. Les grands Allemands étaient les plus forts ; ils voulaient enjamber la classe et passer tout de suite en cinquième ; ils en avaient le droit, ayant toujours bien travaillé !

Après eux j’étais le premier, à cause de ma bonne mémoire ; même ce que je ne comprenais pas, faute d’explications, je le retenais, et malgré tout je passais avant les Poitevin, les Henriot et les Vaugiro.

Mon ami Goberlot et moi, nous avions d’heureuses dispositions, c’est M. Gradus qui le disait ; mais nous étions indisciplinés, incorrigibles, ennemis de la société, amoureux de la solitude, raisonneurs, querelleurs, batailleurs et récalcitrants.

Voilà nos notes.

Nous avions eu plus de pensums et de salle d’arrêt à nous deux, que toute la classe ensemble. Que voulez-vous ? chacun a sa manière de voir ! Si l’on nous avait demandé nos notes sur M. Gradus, elles n’auraient pas été fameuses non plus, et peut-être aurions-nous eu de meilleures raisons que lui pour motiver notre jugement.

Enfin de jour en jour les vacances approchaient ; et maintenant que j’y pense, il me semble entendre quatre ou cinq de nos anciens, le grand Léman d’Abrecheville, Barabino, du Harberg, et Limon le fils du brasseur, qui chantent, en se promenant bras dessus bras dessous, dans les corridors, le chant des vacances, qu’ils avaient appris de leurs anciens, et qui passait de génération en génération au collège de Sâarstadt. Je le fredonne moi-même, et j’en ai les larmes aux yeux :

 

Ah ! ah ! ah !

Valete studia !

Omnia jam taedia

Vertantur in gaudia ?

I ! I ! I !

Vale, magister mi...

 

Oui, oui, si le temps du collège paraît à quelques-uns le plus beau de la vie, c’est sans doute qu’ils ne se souviennent que de l’approche des vacances.

Faisons comme eux, pour un instant.

L’hiver est passé, les compositions sont finies ; nous sommes au commencement d’avril, après la fête des Rameaux, au temps de Pâques. De tous les côtés les parents viennent nous chercher ; un grand nombre d’élèves sont déjà partis. Mon père m’a écrit la veille qu’il arrivera me prendre, et je suis à l’étude du matin. De temps en temps la porte s’ouvre ; on appelle tantôt l’un, tantôt l’autre des camarades, qui se lève tout pâle, ferme son pupitre et sort ; les parents sont là, qui l’attendent dans la cour.

Chaque fois que la porte s’ouvre, mon cœur bat : – C’est moi qu’on va nommer ! – Non, c’est un autre.

Tout à coup le nom de Jean-Paul Nablot retentit ; je me lève, je saute par-dessus la table, je sors en trébuchant, et mon père me reçoit dans ses bras.

Je pleure, et lui s’essuie les yeux.

– Eh bien, Jean-Paul, j’arrive de chez le principal ; tes compositions sont bonnes, tu as de la mémoire, mais tu ne travailles pas assez. Tu aimes la solitude, tu raisonnes... Tu veux donc me donner du chagrin ?

Et mes sanglots redoublent.

– Allons... allons..., dit-il, tu travailleras mieux après les vacances... Viens... ne parlons plus de çà.

Nous sortons.

Le père Van den Berg regarde ; il nous laisse passer... Dieu du ciel ! je suis dehors !... Tout est oublié... Le vieux char à bancs est là devant la porte ; nous sommes dessus, et nous voilà roulant au grand trot sur le pavé jusqu’à la porte des Vosges. Bientôt Grisette galope dans le chemin sablonneux qui mène à Richepierre. Je suis redevenu gai.

Mon père, voyant mes joues rouges, mes yeux brillants, ne s’inquiète plus de mon amour pour la solitude ; il pense sans doute :

« Le principal se trompe. Que le garçon aime la solitude ou non, cela ne lui fait ni chaud ni froid. »

Au bout d’une heure, nous avons traversé Hesse, et tout en galopant dans le bois de Barville, sous la voûte des hêtres, des chênes et des bouleaux, déjà tout couverts de bourgeons, je lui raconte les mille injustices qu’on m’a faites ; car dans mon idée les maîtres d’étude et les professeurs m’en veulent.

Le bon père m’écoute ; il a bien des choses à redire sur tout cela ; dans le fond, l’excellent homme voit la situation ; il ne me donne pas tout à fait tort, et après m’avoir longtemps écouté, non sans une sorte d’attendrissement, il me répond :

– Tout cela, mon enfant, c’est possible, je te crois ! Mais nous ne sommes pas riches, nous faisons de grands sacrifices pour toi, tâche d’en profiter et ne t’inquiète pas des injustices ; l’essentiel est de ne pas en commettre soi-même, de remplir ses devoirs et de s’élever par son courage, sa persévérance et son travail. Aujourd’hui seulement, tu commences à voir les difficultés de la vie ; tout ceci n’est rien, c’est une petite expérience. Plus tard, lorsqu’il s’agira de te créer une position, au milieu de ces millions d’êtres qui tous serreront les rangs et voudront t’empêcher d’entrer, c’est alors que les véritables obstacles se présenteront. Ainsi, calme-toi, ne t’indigne pas inutilement. Tu te portes bien, la première épreuve est passée, cela suffit provisoirement. Ton premier but doit être de te faire recevoir bachelier, car ce titre est exigé pour entrer dans n’importe quelle carrière ; ne pense qu’à cela, et travaille en conséquence.

Ainsi me parlait ce brave homme, et je comprenais qu’il avait raison ; j’étais résolu à suivre ses bons conseils, pour lui faire plaisir d’abord, ainsi qu’à ma mère, et puis pour ennuyer ceux qui cherchaient à me mettre des bâtons dans les roues.

Deux heures après notre départ de Sâarstadt, nous étions arrivés au pied de la côte rocheuse qui monte à Richepierre ; la voiture se ralentissait, le cheval soufflait. « Hue ! » criait mon père. Moi, pensif, je revoyais enfin le vieux village, tout ému de mes souvenirs d’enfance et du bonheur d’embrasser bientôt ceux que j’aimais.

Enfin la première maison en haut de la côte paraît ; le cheval se remet à trotter, et nous descendons la grande rue bordée de granges, de fumiers et de hangars.

La mère nous attendait sous le vestibule ; les frères et sœurs regardaient :

– Hé !... le voilà... voilà Jean-Paul !

Et tous les voisins, les voisines se penchaient aux fenêtres.

Avant que la voiture fût arrêtée, j’étais à terre, et j’embrassais la bonne mère avec enthousiasme ; elle ne pouvait retenir ses larmes. Les frères et sœurs, pendus à mon cou, poussaient de grands cris ; et c’est ainsi que nous entrâmes pêle-mêle dans la grande chambre, où nous attendait le dîner.

Qu’est-ce que je peux vous dire encore ? Ces quinze jours de vacances passèrent comme une minute.

Tous les anciens camarades d’école venaient me voir. Gourdier et Dabsec, en passant matin et soir, les pieds nus, la poitrine débraillée, leur fagot sur l’épaule, s’arrêtaient, relevant d’un mouvement de tête leurs grands cheveux pendant sur la figure, et me regardaient en silence.

– Bonjour, Gourdier, dis-je un jour à celui que M. Magnus proclamait autrefois le meilleur de ses élèves.

Un éclair passa dans ses yeux bruns.

– Bonjour, dit-il brusquement, en reprenant sa charge, le manche de la hachette au-dessous et grimpant au fort.

J’étais devenu moins fier, mais lui n’oubliait pas que je l’avais appelé mendiant ; il ne me pardonnait pas.

Peut-être pensait-il qu’avec un peu d’argent il aurait aussi pu continuer ses études, et se révoltait-il en lui-même d’être arrêté. Je n’en sais rien ; cela se peut, car il avait de l’ambition à l’école, et n’ayant pas d’huile dans la lampe à la maison pour étudier ses leçons, il tenait son livre à la bouche du fourneau, la tête entre les genoux pour lire ; quand il venait le matin à l’école, ses yeux étaient tout rouges. Je crois donc qu’il m’en voulait d’avoir plus de bonheur que lui et de pouvoir étudier à mon aise.

M. le curé vint aussi dîner une fois ou deux fois à la maison pendant ces vacances ; il me posa des questions et parut satisfait, surtout de mes progrès en histoire sainte.

Puis il fallut repartir et rentrer en classe chez M. Gradus ; ce fut une grande tristesse.